Un témoignage par Noémie Chefneux : Je suis vivante mais détruite.
Suite à une demande sur la page du groupe Facebook Trooz, j'ai reçu quelques témoignages du ressenti et du vécu des événements des 14 et 15 juillet 2021.
Noémie Chefneux, de La Brouck Cité, nous a fort gentiment fait parvenir son témoignage que je vous livre in extenso ci-dessous.
Comme je l'ai expliqué dans ma demande de récits vécus, il n'est pas ici question de juger de quoi que ce soit mais simplement d'expliquer son ressenti "au coeur du naufrage", mais je laisse la parole ou plutôt la plume à Noémie :
Ce fameux mercredi était un jour comme un autre.
Je remarque sur Facebook, Trooz qui commence à être submergé d'eau. Je me dis " jamais ici, impossible d'être vraiment inondé ".
Je continue ma journée de télétravail et je ne cesse d'y penser. Je sonne à mon papy car lui, l'eau était déjà sortie de son lit . Il me conseille d'aller voir ma cave, verdict ? L'eau monte.
Je regarde dans mon jardin : l'eau est là.
Je regarde devant : l'eau arrive.
La commune arrive avec des sacs de sable mais une fois arrivé à notre tour, il n'y en a plus, ils s'en vont pour recharger
Ça monte, ça monte, je mets tout en hauteur me disant que jamais ça n'arrivera au fauteuil.
L'eau est jusqu'aux genoux, je monte les chiens et je prie, je suis seule avec elles, mon père était au travail il n'a plus accès à la Brouck .
Je téléphone au numéro inondation en crise de panique et on me dit " Madame ce n'est pas l'arche de Noé, l'eau ne montra JAMAIS jusqu'au premier étage !!! C'est du jamais vu !!!"
Je veux y croire, mais je sens que quelque chose ne va pas se passer comme prévu, je le sens.
L'eau ne cesse de monter, les meubles pètent en bas, l'eau arrive dans les marches d escaliers qui mènent au premier étage ce n'est pas bon signe ; deux marches et demi sous l'eau ... L'angoisse.
Plus de batterie, plus d'électricité, il ne reste que l'ouïe pour se fier au niveau de l'eau dans le noir.
J'habite face à l'école et ce bruit " bam bam bam bam " ; la partie " dance " vient droit sur la façade ! Je prie , je prie , ouf ça dévie!
Au loin des lumières, on a espoir d'être sauvé et tout à coup, plus rien.. Le noir complet ... nous sommes face à nous même.
L'eau a baissé qu'elle joie ! Trop beau Pour être vrai..... Deux heures plus tard, le barrage est lâché.
1 , 2 , 3 , 4 , 5 , 6 ,... l'eau monte et il ne reste que 4 petites marches avant que tout soit inondé dans la maison, nous allons être noyés.
J'ai peur, je prends mes chiens et par le toit des chambres je me rends chez ma voisine et nous attendons la mort dans le grenier, on le sent, c'est une question de minutes, on ne voit plus rien ; garage, voitures ,... tout est sous l'eau.
L'odeur du mazout plane, les cris, les bruits des meubles, le courant de l'eau, les troncs d'arbres s'abattent sur la façade; des maisons qui s'effondrent, plus d’espoirs, notre souffle sera bientôt coupé à jamais.
Aucun secours, on nous dit que le courant est trop fort. On VEUT SORTIR ! On veut vivre ça devient insoutenable !!!!!!!!
C'est inexplicable d'avoir cette sensation de mourir, la boule au ventre, la gorge serrée, prier encore et encore. C'est horrible de voir détresse dans les yeux des voisins..
Au moindre bruit je sursaute je n'en peux plus ! J'ai peur, j'ai faim, j'ai soif, je suis épuisée, je veux quitter cet enfer, je ne veux pas mourir, pas à 25 ans, pas comme ça..
Trente-six heures s'écoulent et c'est enfin le moment de sortir, l'eau a énormément baissé, nous sommes sauvés !
Nous sommes aujourd'hui presque 3 semaines plus tard et c'est dur ... psychologiquement je suis choquée je fais des cauchemars tous les jours de noyade, la pluie m'angoisse, ma tête me dit de ne pas avoir peur mais mon corps réagit comme à ce fameux mercredi et jeudi.
Nous étions à 2m50 d'eau dans la maison, j'espère que la personne que j'ai eue au bout du fil regrette ses paroles car il y a des morts, beaucoup trop de morts et beaucoup de maisons touchées plus haut que le premier étage.
Nous avons tout perdu, toujours aucun expert , nous vivons chez des personnes mais ça ne peut plus durer !
Nous sommes des délaissés, des oubliés, pour d'autres la vie continue et pour nous sinistrés, nous sommes encore dans l'enfer total et pour longtemps.
Tant qu'on ne le vit pas, on ne peut pas comprendre.
Je suis vivante, mais je suis détruite.
Noémie Chefneux
Merci à Noémie pour ce brillant récit. N'hésitez pas à nous faire parvenir vos récits et nous les reproduirons avec plaisir. Parler de ce qui s'est passé, nous aideras à tuer nos démons et nos peurs.
ADDENDUM:
Le témoignage du papa, paru dans la DH Net du 20 juillet sous la plume de Marc Béchet.
"Nous sommes dans un village où il y a une importante communauté italienne et espagnole", explique Thierry, "tout le monde s’entraide et cela fait du bien. Ici, tout le monde aide tout le monde." Une nécessité aujourd’hui, vu le drame vécu par les habitants.
Thierry nous accompagne dans sa maison, où règne une forte odeur de mazout. La zone est devenue instable et dangereuse et, dans la pièce principale de l’habitation, on distingue nettement le niveau atteint par l’eau, près de 2,5 mètres. Les tableaux ont perdu leur coloration à cet endroit…
"Moi je n’étais pas présent mais bien ma fille, Noémie. C’est terrible, j’étais bloqué sur l’autoroute alors je suis venu par le bois et je parlais avec elle qui se trouvait sur le toit." Depuis le chemin de fer situé en surplomb des habitations, Thierry s’assurait que Noémie n’avait rien. Cette dernière nous raconte comme l’eau est montée à une vitesse incroyable. "J’ai juste eu le temps de voir l’eau dans la cave, je suis sortie et l’eau arrivait de tous les côtés, devant, derrière… je n’ai pas eu d’autre choix que de monter à l’étage, pour sauver les chiens notamment." Ici, tout est dévasté.

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