Une arche vient nous sauver
Les voisins ont visiblement comploté et des infos sont passées sans que je les entende. Il faut dire que je suis sourd comme un pot et que je dois souvent coller l’oreille de mon fils à la fenêtre pour savoir ce qu’il se passe. Comme souvent dans ma vie, je subis les faits plutôt que les provoquer.
De quelques hurlements de fenêtre à fenêtre, nous apprenons d’abord qu’un « bull » va venir nous chercher un à un et nous débarquer deux cent mètres plus loin, au début de la rue Ry de Mosbeux.
Une autre info nous indique qu’une « benne » va venir et nous embarquer pour Beaufays…
Est-ce que les voisins parlent de la même chose ou non ? Je m’interroge, mieux, nous nous interrogeons.
Je dis ou plutôt je redis pour la dixième fois à mon fils que si des secours arrivent (nous pensions à des zodiacs), il était hors de question d’abandonner notre chienne fidèle Laïka. Je souhaitais que Jonathan puisse partir sur le principe du plus jeune d’abord. Après tout, je considérais depuis longtemps avoir fini ma vie, notamment sentimentale, et que, à part Jonathan, il ne me reste plus rien qui me retienne véritablement sur cette Terre. C’est déjà mon avis en temps normal, ça le restait en période de crise. De toute façon, ne pas être secouru à ce moment-là, ne signifiais pas nécessairement la mort par noyade car je pouvais être secouru par après. Je ne voulais pas dramatiser non plus.
Je prépare un sac avec le strict nécessaire et notamment deux disques durs contenant des données familiales importantes, du linge de corps, des chaussettes. J’enfile un second pantalon sur le premier, je mets deux chemises l’une sur l’autre et un manteau. J’enfile une seconde ceinture « au cas où » et nous attachons le harnais du chien… qui est toute contente car elle pense qu’elle va aller promener. J’enfile des chaussures de protection et je prépare une seconde paire que je mettrais autour de mon cou avec les lacets noués l’un à l’autre. Prêt à démarrer d’un coup, mais si j’étais tombé à l’eau, j’aurais coulé comme une pierre !
Ils arrivent…
Les voisins viennent de crier l’arrivée tant attendue de l’arche qui allait nous permettre de nous évader de notre prison d’eau.
L’eau est redescendue presque à cinquante centimètres. Une rumeur indique que le barrage va à nouveau lâcher des tonnes d’eau.
Mon fils et moi avons un long moment d’hésitation. Fallait-il partir ? Je pensais que toute opération de sauvetage comportait un énorme pourcentage de danger (nous avons appris par après le décès de trois survivants montés dans un canot qui s’est finalement retournés causant la mort des trois protagonistes).
Deux phares percent la nuit tombante. Un bulldozer, pelleteuse, fonce dans le clos provoquant une mini raz de marée. Les vagues viennent s’écraser sur les maisons. Aussi épuisés que nous fussions les uns ou les autres, cette arrivée humaine, la première depuis 40 heures, a fait monter l’adrénaline de 200 %. Un second véhicule se présente, c’est un camion muni d’une benne. Chacun des voisins avaient donc raison. Les deux groupes de sauveteurs se sont retrouvés chez nous, sans se concerter. Jeunes, doués, vifs et très courageux, ils ont commencé à aller cueillir les voisins à leur étage, collant la pelleteuse au niveau de la fenêtre. Marc monte le premier, soutenant son épouse et son fils, sans oublier le chien, un malinois à la fâcheuse réputation. Vient ensuite la maison d’à côté avec Catherine et son papa. Les autres voisins suivent, nous nous rendons compte qu’il y a des très petits enfants et que la question de la nourriture a dû être une difficulté majeure à gérer lors de l’attente.
Tout ce petit monde, à l’exception de deux hommes qui aident les autres à monter, se retrouve à l’abri dans la benne du camion. Comme toujours, il pleut, mais nous ne sentons plus rien.
La pelleteuse arrive à notre niveau, se positionne à la perfection à hauteur de ma salle de bain. J’ai couché un petit meuble à terre afin de nous faire une marche pour grimper dans l’engin. Mon fils m’envoie en premier lieu, je jette mon sac d’une quinzaine de kilos et on le met sur le côté. Laïka est paniquée et se plaque au sol jouant l’immobilisme de tout son poids. Nous l’attrapons à trois personnes, un voisin sous le ventre, moi par le harnais comme une poignée et mon fils par les fesses. Une fois déposée dans la pelleteuse, elle s’assied simplement. Nous roulons sur vingt mètres vers la benne où nous attendent les autres réfugiés. La manœuvre est parfaite et délicate. Nous sommes déposés sur le bord du camion et sautons dans la benne soutenus par les autres voisins déjà abrité. Puis, la pelleteuse se retire et va chercher les habitants du petit immeuble. Moment cocasse, je constate que le père de ma voisine est sans chaussure, pieds nus. Je lui dis, alors que j’ai mes chaussures autour du cou, « dommage que tu ne connais pas un mec hyper sympa qui aurait des pompes à te prêter ». Le temps de la surprise passé, je lui tends mes chaussures dans un grand sourire. Je me demande parfois où je trouve cet esprit de rire de toutes les situations, mais cela fait du bien à l’assemblée qui sourit aussi.
Grosse frayeur, pour cueillir les gens du second étage de l’immeuble, la pelleteuse commence à patiner dans l’eau et la boue de ce qui fut une pelouse. Une grosse ornière se creuse. La machine tente une marche arrière mais la roue patine inexorablement, un trou se creuse, nous croyons voir le bulldozer se pencher dangereusement. Les gens s’accrochent pour ne pas basculer. Alors que l’on pense que la machine va rester embourbée, les roues finissent par accrocher et sortent le bulldozer dans une lente marche arrière. Hélas, en reculant, l’engin de chantier touche une voiture qui flottait encore là, ruinant d’un coup de roue, ce qui était une aile magnifique. Mais l’essentiel est là, tout le monde est sain et sauf. Avec mon fils, nous nous accrochons à la partie avant de la benne, juste derrière le tracteur.
Les deux engins sortent du clos et se positionnent sur la grande rue. La benne se positionne en direction du Ry de Mosbeux, tandis que la pelleteuse part chercher d’autres personnes. La manœuvre est longue et certains s’impatientent. Nous comprenons rapidement ce qu’il se passe. A cent mètres, la pelleteuse est en train de charger une personne en chaise roulante. La manœuvre est lourde et pénible mais surtout dangereuse car la pauvre dame risque à chaque instant de tomber dans l’eau noire. Quand finalement on la dépose dans la benne à nos côtés, elle est tremblante et sa bouche s’ouvre et se ferme de manière spasmodique. Je me dois de dire que cette personne était en fait ma voisine, qui a subi deux ou trois accidents vasculaires cérébraux et que son gentil mari a eu trois crises cardiaques : un couple bien assorti au niveau santé, hélas.
Après vingt minutes d’attente le camion se met en marche vers le Ry de Mosbeux, nous rendons compte de la désolation que nous ne pouvions voir depuis notre maison. La rivière coulait toujours à torrent, des portes avait cédés sous la pression de l’eau, une voiture se trouvait plus haut, retournée et brisée, les murets de protection de la Vesdre étaient brisés et s’étaient effondrés dans les eaux sauvages. Nous étions battus par la pluie, mais nous étions en train de quitter l’enfer dans une arche du 21ème siècle en direction de Beaufays.







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