Les coulisses d'un combat
Trooz est une petite commune, entre campagne et Ardenne, où tout le monde se connaît, ou presque. On tutoie le bourgmestre ou les autorités comme on le fait avec son poissonnier. Il n'existe pas de barrière entre le citoyen et ses édiles. Cela rend la tâche de gestion un peu plus complexe puisque les décideurs sont proches des personnes et doivent, plus qu'ailleurs, tenir compte de cette proximité.
Je reproduis ci-après un texte coup de coeur de Stéphanie Gaspar-Beltran, l'épouse du bourgmestre. Elle aide son mari à gérer les relations publiques et la tâche est gigantesque car elle reçoit des demandes d'aides et répond à des questions à longueur de journée et de nuit. Comme je l'écrivais ci-dessus, il n'y a pas de barrière entre les édiles et les villageois. Voici sa vision de ce qui s'est passé la veille et le jour de l'inondation :
13 juillet 23H35, l’enfer commence…
Je suis réveillée par la sonnerie du portail de la maison, des lumières bleues transpercent la nuit…
Je pense tout de suite à mes parents, ma sœur et puis je me rappelle que la personne qui dort à coté de moi est le bourgmestre de la commune et qu’il tombe des cordes depuis des heures maintenant.
C’est bien ça, les affluents de la Vesdre inquiètent.
Des inondations à Trooz, on connait. Nessonvaux, Forêt ont connu ces dernières années de gros dégâts. La rue Fond de Forêt vient d’ailleurs de finir, enfin, ses travaux.
Fabien descend sur place, j’ouvre Facebook et tombe sur des vidéos hallucinantes de la Rue Sainry. Ce n’est plus une rue mais un vrai torrent. Du jamais vu.
J’essaie de me rendormir tant bien que mal en me disant que ça va aller. Généralement le service travaux arrive à gérer mais j’étais loin de m’imaginer que nous allions tous passer la semaine la plus éprouvante jamais vécue en tant que troozien.
Je me réveille et je me rends compte que Fabien n’est toujours pas rentré. Je vois par la fenêtre le petit ruisseau Bois Lemoine dévaler le long de la route mais fort heureusement sans conséquence direct pour nous qui sommes à l’abri sur les hauteurs. Il est 10H00 et je reçois un sms de sa part : « C’est la catastrophe, je rempli des sacs de sable, l’eau monte, pas de renforts, annule le départ en vacances demain ».
La suite on la connait tous surtout pour les personnes qui sont restées coincées plusieurs heures voir plusieurs jours ! La Vesdre est en crue. Une crue dévastatrice. Historique. L’eau monte de minutes en minutes. Des gens nous appellent à l’aide, des amis, des connaissances… tout Trooz est en panique et il y a de quoi paniquer.
Une poignée d’entre-nous se retrouve à gérer ce flot d’appels d’urgence du QG de la zone de Police SECOVA qui sans le savoir deviendra notre cellule de crise pour les jours à venir. Tous les autres employés communaux sont bloqués, prisonniers.
La soirée/nuit du 14 au 15/7 est la plus éprouvante. L’eau monde sans arrêt. On nous promet une intervention de l’armée depuis des heures... 20h30. Ils arrivent à 20h30. Tenez bon !
Les appels que nous recevons sont déchirants et nous nous sentons si impuissants ! « Mais qu’est-ce qu’ils foutent bordel de merde !!! »
Il est 22h00 et ils sont là. 10 personnes, 2 camions, 3 bateaux de sauvetage… Nous sommes dépités et en colère. 1000 personnes déployées pour un connard dans un bois mais des moyens dérisoires pour sauver la vie de citoyens !
Au petit matin j’entends le témoignage désespéré de mon époux sur Vivacité. Il me brise le cœur.
Les évacuations se poursuivent toute la journée mais cela ne va clairement pas assez vite quand le couperet tombe : le courant est trop violent, le temps trop mauvais, les militaires et les pompiers ne savent plus rien faire. Les hélicos ne peuvent pas voler (oui je sais !).
On continue de rassurer via les réseaux sociaux le peu de gens encore connectés. On espère… certains prient pour que tous s’en sortent sains et saufs. La nuit semble interminable. Et cette pluie qui ne cesse de tomber !
Le jour se lève beaucoup de gens sont sauvés, par l’armée, par les pompiers mais surtout par le courage et la solidarité des citoyens ! Des clubs nautiques, de jets ski, de vrais héros se jettent à l’eau. Des voisins en aident d’autres, des citoyens marchent sur les voies de chemins de fer afin d’accéder aux fenêtres. Beaucoup risquent leur vie et par on ne sait quelle chance on s’en est sorti, enfin presque tous !
Très vite la priorité est de rassurer les familles et de leur indiquer où se trouvent leurs proches.
C’est le chaos. C’est la guerre et comme dans toute guerre on redoute les conséquences humaines et matérielles.
Depuis l’eau s’est retirée et a laissé place a une vision apocalyptique. Notre commune est meurtrie, nos habitants sont anéantis. Mais on s’en sortira, on se relèvera et on a d’ailleurs déjà commencé.
En une semaine nous avons eu des centaines de personnes au téléphone, des liégeois, des bruxellois, des anversois, des Français, des Luxembourgeois, des je sais pas quoi d’un bled que personne ne connait ! Des bénévoles par centaines, par milliers même prêts à faire 300 bornes pour aider des inconnus, des gens d’une gentillesse et d’une détermination incroyable.
Vous ne connaissiez pas vos voisins, voilà qui est fait ! Vous hésitiez à vous tutoyer voilà qui est réglé. Le Covid pourtant toujours là semble bien loin. Mais de catastrophe en catastrophe la solidarité, elle aussi, est toujours là. Dame Nature nous en veut, ça c’est sûr, et elle a sans doute raison mais notre résilience, notre capacité à rebondir nous poussera encore et encore à nous reconstruire.
La liste des personnes à remercier est interminable. Des personnes que je connais depuis moins d’une semaine auront ma reconnaissance éternelle mais il y en a une qui métrite plus que toute d’être citée…Je vous laisse deviner.
Il y aura toujours des critiques justifiées ou non, des gens à coté de la plaque, des trous de balle, des cons qui resteront cons mais il y aura surtout beaucoup de gens qui comprendront, que rien, absolument rien n’aurait pu présager un tel destin !
Ça craint d’être ton épouse, Fabien Beltran, ça craint vraiment, mais si nous devions retraverser l’enfer, personnellement je me sentirais rassurée de te savoir aux commandes.
Je trouvais ce témoignage intéressant et ma foi, fort bien écrit. Il faut dire que Stéphanie est professeur d'histoire, ce qui en fait une amie précieuse quand il s'agit d'échanger des avis sur la préhistoire ou sur des sujets liés à la géographie ou à l'actualité sociale.
Photos extraites de la page Facebook de Stéphanie Beltran : portrait et au travail avec son bourgmestre favori, Fabien Beltran.


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