Deuxième jour coincé dans les eaux


 La nuit a passé lentement, au son de la pluie ou encore de l’eau qui semble manger la maison. Dans l’escalier, un jus noir et malodorant est monté jusqu’à la moitié des marches, le niveau monte inexorablement. Une nouvelle journée, la deuxième, commence.

Nous sommes partagés entre mon bureau et ma chambre, chacune de ses deux pièces de la maison donnant sur une vue différente du désastre. A l’arrière, la Vesdre défile avec violence, des arbres arrachés commencent à former une barrière naturelle sur les berges et va se mettre à dévier le cours de l’eau, déversant ainsi la boue et la terre sur nos terrains. Il y a quelques heures déjà que l’abri de jardin s’est fait la malle. Nous l’avons vu passer à droite de la maison, puis devant, au travers de la rue du clos. Il s’est éloigné lentement, comme un bateau à la dérive. Il a finalement réussi à passer entre deux maisons, avant de gagner, du moins nous le supposons, la route et finalement plonger dans la Vesdre un peu plus bas. Le contenu, quant à lui, est éparpillé un peu partout : tondeuse, souffleur à feuille, bahut de ma grand-mère que j’avais destiné à ultime tâche de préservation, outils de mon grand-père, dont la forme, le poids voire même l’odeur me rappelait l’amour que j’avais reçu dans ma jeunesse. L’esprit divague en ces moments-là..

Retour à l’avant de la maison, au loin sur la route, la barrière du château a disparu, présente certes mais sous eaux. Le niveau de l’eau est donc à plus de trois mètres à cet endroit, angoissant.

L’eau noire monte toujours. Par curiosité, j’ai descendu quelques marches et j’ai plongé ma main dans le liquide et j’ai été surpris par son…comment écrire ? Sa viscosité presque, son épaisseur en tout cas. C’était une peu comme une sauce dans laquelle on aurait mis trop d’épaississant.

Je notais, en observant, la différence entre l’eau à l’intérieur de la maison et celle recouvrant la route devant moi. A l’intérieur, c’était quelques clapotis, le bruit des meubles qui flottent et touchent les parois ou s’entrechoquent ; dehors c’était l’eau en rage, les tourbillons, les vagues même par moment, le niveau qui impressionnait de plus en plus. Un marécage prenait vie devant nous. Le paysage avait changé d’une certaine manière.

Nos regards sont portés sur la route, rien ne passe, nous sommes isolés du monde et cela commence à se faire sentir. On imagine les secours débarquant, mais sans comprendre de quelle manière ils auraient pu nous atteindre car on perd peu à peu le sens de la réalité, d’autant qu’aucune info ne nous parvient de l’extérieur. Nous ne savons rien du malheur des autres, nous ne savons rien d’où va cette eau : se limite-t-elle à notre rue, monte-t-elle dans les rues adjacentes ? Aucune idée de ce qui peut se passer ailleurs et que nous découvrirons bien plus tard dans les images aux infos.

À ce stade, notre seul besoin est de voir débarquer des secours. Pratiquement sans réseau, nous arrivons par moments à capter quelques données mobiles qui apportent des informations parcellaires ou des possibilités d’échanger quelques mots par sms. Mais comme le réseau est trop faible, merci à Orange de ne pas couvrir l’entièreté de notre commune, nous ne recevons pas réponse et ignorons si nos messages sont lus.

Un coup d’œil à l’escalier nous apprend que l’eau monte encore. Plus que trois marches avant que le liquide poisseux ne se déverse à l’étage, rampant comme un serpent. A un moment, un nouveau seuil est passé lorsque l’eau touche officiellement le plafond du rez-de-chaussée. On y est, la maison est pleine. Plus rien à voir avec une simple inondation.

Nous spéculons sur la vitesse de montée. On se dit que lorsqu’elle arrivera en haut des marches, elle remplira d’abord la pièce qui nous sert de grenier car celle -ci est plus basse de vingt centimètres. Mais non, c’est bien plus vicieux, l’eau passe à travers le sol et commence à remplir la pièce par les côtés. Nous remontons encore quelques objets qui trainaient au sol, mais là nous sommes à bout, il n’y a plus de place pour surélever quoi que ce soit. Il nous faut se résigner, lentement mais sûrement l’eau gagne du terrain ou plus exactement l’eau gagne tout simplement. Nous avons remis nos bottes de caoutchouc que nous avions abandonné le jour précédant au profit de chaussures de travail. Les deux paires sont un rien trop petites et serrent nos orteils parfois douloureusement. L’intérieur des bottes est toujours mouillé du jour avant, la sensation est désagréable et même douloureuse pour Jonathan qui va en garder des douleurs pendant une dizaine de jours. Très rapidement, l’eau se répand dans les pièces de l’étage : deux chambres et mon bureau sans oublier la salle de bains et la pièce qui fait office de grenier.

Les voisins, en criant d’une fenêtre à l’autre, communiquent sur la situation. Certains ont des infos : on parle de l’armée, de la protection civile, mais rien ne vient, à part la rumeur. Nous avons la sensation d’être abandonnés, oubliés du monde. Sait-on même qu’il y a encore neuf maisons habitées dans ce coin de Trooz ? Nous laissons pendre un drap blanc – il sera de couleur pour ma part faute de linge adéquat – pour signaler notre présence à un hypothétique secours passant par là.

Laïka est couchée sur le lit, mais devient nerveuse. Par moment, lorsque nous ouvrons la fenêtre, elle semble vouloir se jeter dans l’eau, son instinct de l’eau supplante la réalité du danger. Elle marche dans l’eau sans délicatesse, projetant le liquide un peu partout et nous éclaboussant au passage. Nous la montons sur une chaise, puis l’invitons sur le lit. Mais la couche est dans l’autre pièce et elle ne veut pas nous quitter de vue, redoutant sans doute qu’on l’oublie où qu’on l’abandonne. J’ai dit à Jonathan que si les secours arrivent et qu’ils refusent de prendre le chien, je reste avec elle. Hors de question d’abandonner mon animal dans de pareilles conditions et peut être la laisser mourir suffoquée par l’eau ou la laisser couler épuisée par l’effort de la nage et l’instinct de survie.

En face, mon voisin Vincent commence à briser des tuiles du toit en cas d’évacuation. On crie qu’il faut s’apprêter à monter sur le toit. Terrible dilemme pour trouver le bon moment, pas trop tôt pour ne pas être sous les mauvaises conditions météo en position instable pendant des heures, ni trop tard pour voir impossible la manœuvre de monter sur le toit. En plus, il y a une manœuvre particulièrement difficile pour passer par la fenêtre, sans glisser et se retrouver à l’eau pour une noyade certaine ; et puis il y a le chien que l’on ne pourrait pas monter sur les tuiles.

C’est vraiment un dilemme. D’ailleurs, je ne vous cache pas qu’en écrivant ces mots, la peur revient à nouveau et que cela m’angoisse. Mais continuons…

Soudain, par miracle, l’eau s’arrête de monter. Nous l’avions jusqu’aux chevilles de nos bottes, mais elle ne semble plus monter. Elle venait de toucher mes bibliothèques, pas moins de 900 livres qui allaient passer à la trappe, dont finalement seul le bas sera touché. Un court et cruel répit offert par la nature ? Dehors, c’est évidemment toujours l’enfer. Moment incongru quand je vois passer un canard qui semble prendre plaisir à voir l’étendue d’eau, je suis pris d’un fou-rire, Jonathan aussi. Ce canard aura au moins fait baisser la pression pendant un moment.

Il semble maintenant que l’eau baisse, nous regardons le niveau en permanence : bouge ou bouge pas ? L’eau qui était aux chevilles est maintenant au sommet de la pointe de la botte et puis la décrue se prononce plus nettement. Moins de deux heures plus tard, nous revoyons les marches de l’escalier.

Nous échangeons des infos en hurlant de fenêtre en fenêtre entre voisins. Quid des secours ? Il faut partir avant que l’eau ne remonte car si les barrages d’Eupen ou de la Gileppe lâchent encore, nous nous demandons jusqu’où cela ira.

L’eau revient à un niveau acceptable, un peu comme si quelqu’un avait retiré le bouchon de la baignoire. C’est le moment ou jamais de partir.

Mais comment faire ?

 







 

Commentaires

  1. Merci pour votre témoignage.
    Courage pour la suite et pour vous vider la tête de ces angoisses

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